Névrome de Morton : cette douleur qui disparaît quand vous retirez votre soulier

09 avril 2026

Rédigé par Dr Olivier Parent, podiatre · Mis à jour le 9 avril 2026 · Temps de lecture : environ 8 minutes

Le névrome de Morton est un épaississement douloureux d’un nerf du pied, le plus souvent entre le 3e et le 4e orteil. Malgré son nom, ce n’est pas une tumeur : c’est du tissu fibreux, une sorte de cicatrice, qui se forme autour du nerf et à l’intérieur de celui-ci et qui l’épaissit peu à peu.1 Il provoque douleur, engourdissements et sensations de choc électrique dans l’avant-pied.2 Sa cause principale : la compression et la friction, presque toujours aggravées par une chaussure trop étroite. Le signe le plus révélateur? La douleur qui s’apaise dès qu’on s’assoit, qu’on retire le soulier et qu’on masse le pied. La bonne nouvelle : la grande majorité des personnes atteintes s’améliorent avec un traitement non chirurgical.3

Pourquoi cette douleur apparaît-elle surtout l’hiver?

Ce n’est pas un hasard si le névrome de Morton se manifeste davantage en saison froide. L’hiver, on porte des chaussures fermées, souvent faites de matériaux plus rigides, qui compriment l’avant-pied. Résultat : plus de pression, plus de friction, et un terrain idéal pour l’irritation du nerf. Le port de chaussures serrées ou à talon haut est d’ailleurs reconnu comme un facteur de risque classique de cette pathologie.1

Le même phénomène touche les cyclistes l’été. Les chaussures de vélo, étroites et rigides par conception, reproduisent exactement le type de compression qui favorise le névrome. La saison change, mais la cause reste la même : une chaussure qui serre.

Qu’est-ce qu’un névrome, au juste? (et pourquoi son nom porte à confusion)

Ici, le nom trompe. On pourrait croire à une tumeur ou à une multiplication de cellules nerveuses. En réalité, il n’y a ni tumeur ni prolifération : le nerf ne se met pas à pousser. Ce qu’on observe, c’est de la fibrose, c’est-à-dire du tissu cicatriciel qui s’installe autour du nerf et dans le nerf et qui l’épaissit peu à peu. C’est pourquoi la littérature considère le terme « névrome » comme un abus de langage bien ancré.1, 4

Cet épaississement n’apparaît pas au hasard. Il résulte de forces de cisaillement répétées sur le nerf, autrement dit d’une combinaison de compression et de friction. À force d’être irrité, le nerf s’abîme et s’entoure de tissu fibreux, un peu comme un cor qui se formerait à l’intérieur du pied.2

Le nom lui-même a une histoire plus longue que ce qu’il laisse croire. On parle aujourd’hui de névrome de Morton, mais la description de la lésion s’est construite sur plusieurs générations de cliniciens, et la littérature emploie aussi l’appellation « syndrome de Civinini-Morton ».5

Pourquoi entre le 3e et le 4e orteil?

L’emplacement n’est pas aléatoire non plus. L’espace situé entre la 3e et la 4e tête métatarsienne, ces os longs à la base des orteils, est un endroit de prédilection pour deux raisons anatomiques. D’abord, le nerf y est plus volumineux, parce que deux territoires nerveux s’y rejoignent. Ensuite, cet espace est plus étroit que les autres espaces intermétatarsiens, ce qui laisse moins de place au nerf.1

Ajoutez le dernier ingrédient, souvent déterminant : la chaussure. Un soulier étroit qui comprime l’avant du pied augmente les forces de cisaillement à cet endroit précis et favorise l’épaississement du nerf.2 Nerf plus gros, espace plus serré, chaussure qui comprime : le trio parfait.

Les symptômes : comment reconnaître un névrome

Les personnes atteintes décrivent généralement une ou plusieurs de ces sensations, surtout au 3e et au 4e orteil :

  • Une douleur de l’avant-pied, souvent vers le bout des orteils, mais aussi à leur base.
  • Des engourdissements dans les orteils atteints.
  • Des sensations de choc électrique, brèves et vives.

Mais le signe qui, à lui seul, oriente un podiatre vers cette pathologie, c’est cette phrase qu’on entend régulièrement en clinique :

« Quand j’ai mal, je m’assois, je retire ma chaussure et je masse. Ça fait tellement de bien que je peux reprendre mes activités… pour un temps, avant que ça ne recommence. »

Si vous vous reconnaissez dans ces mots, il y a de fortes chances qu’un névrome soit en cause. Ce soulagement au retrait du soulier n’est pas un détail anecdotique : c’est un indice diagnostique précieux, qui recoupe le tableau clinique décrit dans la littérature.1

Certaines chaussures font mal, d’autres non. C’est une bonne nouvelle

Beaucoup de patients remarquent que certaines chaussures déclenchent la douleur alors que d’autres la laissent tranquille. Loin d’être un problème, c’est une excellente piste. Parce que dans le cas d’un névrome, la première étape n’est pas de masquer la douleur : c’est d’en trouver la cause.

Et cette cause, le plus souvent, se trouve dans votre garde-robe de chaussures. Identifier les souliers qui compriment, c’est déjà la moitié du traitement. Le constat vaut d’ailleurs pour d’autres problèmes de l’avant-pied : la chaussure trop étroite revient sans cesse, notamment dans le cas de l’hallux valgus, l’oignon du pied.

Comment on traite un névrome de Morton

Le traitement suit une logique simple et hiérarchisée, largement conservatrice : on retire d’abord la cause mécanique, on décharge le nerf, puis on calme l’inflammation. La chirurgie n’arrive qu’après l’échec d’un traitement conservateur bien mené, généralement au bout de 3 à 6 mois.1 Et elle reste l’exception, puisque la grande majorité des névromes s’améliorent sans passer par le bloc opératoire.3 Voici les étapes, dans l’ordre reconnu par les grandes références cliniques.

Étape 1 : changer les chaussures en cause

C’est l’étape non négociable, et la première recommandée partout : une chaussure large au bout, à talon bas et à semelle souple retire la compression qui entretient l’irritation.6 Sans elle, tous les autres traitements ne font que retarder le retour de la douleur.7

Étape 2 : décharger le nerf avec un appui métatarsien

C’est ici qu’il faut corriger une idée reçue tenace. Toutes les orthèses ne se valent pas, et il faut distinguer deux mécanismes opposés.

  • Une orthèse qui se contente de modifier la posture du pied, en le pronant ou en le supinant, n’a pas réduit la douleur du névrome dans un essai randomisé : changer l’axe du pied ne décomprime pas le nerf.8
  • À l’inverse, un appui métatarsien, aussi appelé coussinet, placé juste en amont des têtes métatarsiennes ne cherche pas à changer l’axe du pied. Il écarte légèrement les têtes métatarsiennes et redistribue la pression de l’avant-pied, ce qui décharge directement le nerf irrité.1

C’est pour cette raison que le coussinet métatarsien fait partie des mesures conservatrices de première intention, au même titre que le changement de chaussure et bien avant d’envisager une infiltration.6, 7 Un essai clinique contrôlé à double insu mené chez 72 patients a d’ailleurs montré qu’une orthèse plantaire sur mesure à appui métatarsien réduisait significativement la douleur à la marche, son critère de jugement principal, comparativement à une semelle plate.9

Deux nuances honnêtes s’imposent toutefois. D’abord, l’appui métatarsien s’utilise avec une chaussure adaptée, jamais à sa place : on gagne de l’espace et on redistribue la pression en même temps. Ensuite, il agit d’autant mieux qu’on intervient tôt. Une revue de la littérature situe autour de 4,5 mois le délai au-delà duquel le bénéfice des modifications de chaussure et des orthèses s’amenuise, et observe que ces mesures donnent des résultats moins convaincants sur les névromes de plus de 5 à 6 mm.10 Le même ordre de grandeur revient ailleurs : sous 5 à 6 mm, le pronostic avec un traitement conservateur est bon; au-delà de 8 mm, le recours à la chirurgie devient plus probable.1

L’orthèse reste une mesure recommandée et mécaniquement logique, à intégrer dans une prise en charge globale plutôt qu’à utiliser seule.

Étape 3 : calmer l’inflammation

Des moyens simples comme la glace aident. Les anti-inflammatoires peuvent soulager en partie. Mais lorsque la douleur est bien installée, le traitement le mieux documenté pour la faire baisser demeure l’infiltration de cortisone, qui cible directement l’inflammation autour du nerf. C’est, avec la thérapie manuelle, mobilisation ou manipulation, l’une des deux interventions dont la preuve de réduction de la douleur est la plus solide.11

Les données récentes sont encourageantes. Une étude de cohorte publiée en 2025, portant sur 20 patients, a rapporté un soulagement de la douleur dans environ 85 % des cas après une infiltration de cortisone guidée par échographie, avec une durée médiane de soulagement de 17 mois.13 La revue Cochrane de 2024 conclut d’ailleurs que l’infiltration guidée par échographie réduit probablement mieux la douleur que la même infiltration réalisée sans guidage.12

Et la chirurgie? Elle est réservée aux cas qui résistent à ces mesures conservatrices bien menées. Ce n’est pas la première réponse, c’est l’exception.3

Le rôle de l’échographie (et pourquoi il faut penser à la bursite)

L’échographie diagnostique est un outil précieux devant une douleur d’avant-pied. Elle aide à confirmer la présence du névrome, à en mesurer la taille et, surtout, à guider l’aiguille avec précision, ce qui améliore le soulagement.12

Un point mérite d’être clarifié, parce qu’il revient souvent en consultation : la taille du névrome ne prédit pas l’intensité de la douleur. Une série publiée en 2003 n’a trouvé aucune corrélation entre la taille de la lésion et le score de douleur, et les lésions de moins de 6 mm provoquaient des symptômes tout autant que les plus volumineuses.14 La cohorte de 2025 arrive à la même conclusion.13 Autrement dit : une petite lésion peut faire très mal, une plus grosse peut faire moins mal.

En revanche, la taille prédit autre chose, et c’est une nuance rarement expliquée : elle annonce la réponse au traitement conservateur. Sous 5 à 6 mm, le pronostic avec une chaussure adaptée et un appui métatarsien est bon; au-delà, les mesures conservatrices donnent des résultats moins convaincants.1 L’échographie ne sert donc pas à mesurer la souffrance. Elle sert à poser le diagnostic, à guider le geste et à orienter le plan de traitement.

Il faut aussi parler de la bursite intermétatarsienne, cette inflammation d’une petite poche de liquide située juste à côté du nerf. Elle joue deux rôles dans cette histoire. D’abord, c’est un diagnostic différentiel. Une étude prospective danoise publiée en 2025 a comparé les deux conditions chez des patients souffrant de douleur intermétatarsienne et n’a trouvé aucun cas où les deux étaient présentes en même temps.15 Une douleur d’avant-pied n’est donc pas automatiquement un névrome.

Ensuite, la bourse pourrait faire partie de la cause. Une des théories avancées pour expliquer le névrome veut qu’une bursite de la région intermétatarsienne comprime et enflamme le nerf, et provoque à terme sa fibrose. Les avis divergent encore sur la fréquence à laquelle les deux coexistent, et c’est justement pour cela que l’imagerie est utile : l’échographie distingue les deux conditions, détecte une bursite associée s’il y en a une, et guide l’infiltration au bon endroit.1

Questions fréquentes

Rarement, tant que la cause persiste. Une chaussure trop étroite entretient l’irritation. En changeant de chaussures, en déchargeant le nerf avec un appui métatarsien et en réduisant l’inflammation, on obtient souvent un très bon soulagement, mais la première étape reste de retirer la cause mécanique.

Oui, à condition qu’il s’agisse du bon type. Un appui métatarsien, placé juste derrière les têtes métatarsiennes, redistribue la pression et décharge le nerf : c’est une mesure conservatrice de première intention, à utiliser avec une chaussure adaptée. En revanche, une orthèse qui vise seulement à corriger la posture du pied n’a pas démontré d’effet sur cette douleur précise dans un essai randomisé. Le bon choix se fait à l’évaluation.

Rarement. La grande majorité des névromes s’améliorent avec les mesures conservatrices : changement de chaussures, appui métatarsien, réduction de l’inflammation et infiltration au besoin. La chirurgie est réservée aux cas qui résistent à ces approches bien menées, généralement après trois à six mois.

L’infiltration offre un soulagement souvent durable, surtout lorsqu’elle est combinée au changement de chaussures et à la décharge du nerf, et le guidage par échographie améliore le résultat. Utilisée tôt, elle tend à être plus efficace. Mais sans corriger la cause mécanique, la douleur peut revenir.

Non. Le podiatre est un professionnel de première ligne : vous pouvez prendre rendez-vous directement, sans référence.

Une douleur qui disparaît quand vous retirez votre soulier mérite une évaluation, pas seulement un massage entre deux crises. Découvrez notre approche des douleurs du pied et de la cheville, ou prenez rendez-vous directement : trouver la cause, c’est déjà commencer à régler le problème.


Références

1. Dixon M, Munir U, Tafti D. Morton Neuroma. Dans : StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL) : StatPearls Publishing. NCBI Bookshelf NBK470249 · PubMed 29262171

2. Mak MS, Chowdhury R, Johnson R. Morton’s neuroma: review of anatomy, pathomechanism, and imaging. Clin Radiol 2021;76(3):235.e15-235.e23. PubMed 33168237

3. Bhatia M, Thomson L. Morton’s neuroma, current concepts review. J Clin Orthop Trauma 2020;11(3):406-409. PubMed 32405199

4. Connors JC. Interdigital Neuroma. Merck Manual, édition professionnelle; révision d’octobre 2025. merckmanuals.com

5. Biz C, Crimì A, Mori F, Zinnarello FD, Sciarretta G, Ruggieri P. Morton’s neuroma: who, when and how contributed to its description and treatment? Int Orthop 2025;49(4):975-987. PubMed 39708070

6. American Academy of Orthopaedic Surgeons. Morton’s Neuroma. OrthoInfo. orthoinfo.org

7. Berry K. Physical Medicine and Rehabilitation for Morton Neuroma. Medscape / eMedicine, section Treatment & Management, mise à jour du 25 avril 2022. emedicine.medscape.com

8. Kilmartin TE, Wallace WA. Effect of pronation and supination orthosis on Morton’s neuroma and lower extremity function. Foot Ankle Int 1994;15(5):256-262. PubMed 7951964

9. de Oliveira HAV, Natour J, Vassalli M, Rosenfeld A, Jennings F, Jones A. Effectiveness of customized insoles in patients with Morton’s neuroma: a randomized, controlled, double-blind clinical trial. Clin Rehabil 2019;33(12):1898-1907. PubMed 31505943

10. Colò G, Rava A, Samaila EM, Palazzolo A, Talesa G, Schiraldi M, Magnan B, Ferracini R, Felli L. The effectiveness of shoe modifications and orthotics in the conservative treatment of Civinini-Morton syndrome: state of art. Acta Biomed 2020;91(4-S):60-68. PubMed 32555077

11. Matthews BG, Hurn SE, Harding MP, Henry RA, Ware RS. The effectiveness of non-surgical interventions for common plantar digital compressive neuropathy (Morton’s neuroma): a systematic review and meta-analysis. J Foot Ankle Res 2019;12:12. PubMed 30809275

12. Matthews BG, Thomson CE, Harding MP, McKinley JC, Ware RS. Treatments for Morton’s neuroma. Cochrane Database Syst Rev 2024;(2):CD014687. PubMed 38334217

13. Lee CH, Rana B, Lee E, Zainy A, Scarborough OM, Websper M, Pillai A. Efficacy of ultrasound-guided steroid injections in the management of Morton’s neuroma: a retrospective cohort study. Cureus 2025;17(11):e96217. PubMed 41356936

14. Sharp RJ, Wade CM, Hennessy MS, Saxby TS. The role of MRI and ultrasound imaging in Morton’s neuroma and the effect of size of lesion on symptoms. J Bone Joint Surg Br 2003;85-B(7):999-1005. PubMed 14516035

15. Larsen SB, Offersen CM, Dyrberg E, Johansen JK, Lange NB, Bech BH, Nielsen MB, Torp-Pedersen ST. Morton’s neuroma or intermetatarsal bursitis: a prospective diagnostic study of intermetatarsal pain. Diagnostics 2025;15(11):1339. doi.org/10.3390/diagnostics15111339

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