Hallux valgus (oignon) : la douleur ne vient pas toujours d’où l’on pense

12 mars 2026

Rédigé par Dr Olivier Parent, podiatre · Mis à jour le 12 mars 2026 · Temps de lecture : environ 6 minutes

L’hallux valgus, qu’on appelle couramment un oignon, est une déviation du gros orteil vers les autres orteils, qui fait saillir une bosse osseuse sur le bord interne du pied. C’est fréquent : les méta-analyses situent la prévalence entre une personne sur cinq et une sur quatre chez l’adulte, avec une nette prédominance féminine12. Mais voici ce que peu de gens savent : la douleur ne vient pas seulement de l’os ou du frottement. Un petit nerf sensitif passe exactement là où la bosse se forme, et son atteinte est bien plus fréquente que ce que les patients rapportent. Près de deux personnes sur trois sont touchées, et plusieurs l’ignorent6. Côté traitement, une nuance s’impose : les données actuelles indiquent qu’un soulagement de la douleur est plus plausible qu’une correction de la déformation10. Chaque affirmation de cet article est reliée à sa source.

Qu’est-ce que l’hallux valgus, exactement?

Le terme est descriptif. « Hallux » désigne le gros orteil, et « valgus » signifie qu’il dévie vers l’extérieur, c’est-à-dire vers les autres orteils. Cette déviation fait ressortir la tête du premier métatarsien sur le bord interne du pied : c’est la fameuse bosse, qu’on appelle l’éminence médiale.

C’est une déformation complexe du premier rayon du pied, et surtout très répandue. La plus grande méta-analyse sur le sujet, qui a regroupé 76 enquêtes et près de 497 000 participants, l’estime à 23 % chez les adultes de 18 à 65 ans, et à 36 % après 65 ans1. Une méta-analyse plus récente arrive à des chiffres un peu plus bas, autour de 19 % dans l’ensemble de la population adulte2. Les auteurs des deux travaux soulignent eux-mêmes que les résultats varient beaucoup d’une enquête à l’autre : disons qu’entre une personne sur cinq et une sur quatre est un repère raisonnable.

Les deux s’entendent en revanche sur un point : c’est nettement plus fréquent chez les femmes. Environ 30 % contre 13 % chez les hommes dans la première méta-analyse, 24 % contre 11 % dans la seconde12. Parmi les facteurs qui prédisposent : l’hérédité, l’âge et le port de chaussures étroites3.

D’où vient vraiment la douleur?

La plupart des articles s’arrêtent à « la bosse frotte dans le soulier ». C’est vrai, mais incomplet. En clinique, on observe très souvent que la douleur de l’hallux valgus implique un nerf sensitif, et sur ce point, la littérature va plus loin que l’observation.

Ce nerf a un nom : le nerf cutané dorsal médial, branche terminale du nerf fibulaire superficiel, aussi appelé nerf péronier superficiel. En chirurgie, on le désigne souvent comme le nerf cutané dorso-médial de l’hallux. Il chemine le long du bord interne du premier métatarsien, en direction du gros orteil4. Autrement dit : il passe exactement là où la bosse se forme.

Quand ce nerf est irrité, les patients rapportent des picotements, des engourdissements ou des brûlures sur le dessus et le bord interne du gros orteil5. Mais l’atteinte du nerf ne se manifeste pas toujours ainsi. Près de deux personnes sur trois en ont une, et plusieurs l’ignorent.

Pourquoi plusieurs l’ignorent? Une étude du Journal of Bone and Joint Surgery a testé au monofilament la sensibilité du gros orteil chez des patients atteints d’hallux valgus : 21 % rapportaient des symptômes, mais 44 % de plus avaient une perte de sensation sans la ressentir6. C’est toute la différence entre un nerf irrité, qui fait mal et se remarque, et un nerf qui perd sa sensibilité, qu’on ne sent pas disparaître. Et comme cette perte ne suit pas la taille de la bosse, elle se cherche à l’examen plutôt qu’à l’œil.

À la bosse et au nerf s’ajoute souvent un troisième acteur : une bursite. Le corps, cherchant à se protéger du frottement, forme une petite poche inflammatoire par-dessus l’éminence5. Friction, irritation nerveuse et bursite : c’est le trio de la douleur.

Quels symptômes, au-delà de la bosse visible?

La douleur à l’éminence médiale reste le symptôme le plus typique3. Mais l’hallux valgus est une déformation tridimensionnelle, et ses conséquences débordent largement du gros orteil.

On observe aussi un chevauchement des orteils voisins, la formation de cors et de durillons, et une douleur transférée sous les autres têtes métatarsiennes, en particulier la deuxième, ce qu’on appelle une métatarsalgie de transfert5. C’est pourquoi une évaluation ne se limite jamais à regarder la bosse : on examine tout le pied, et souvent la marche.

Comment pose-t-on le diagnostic?

Le diagnostic est avant tout clinique. Il se pose à l’examen, devant un gros orteil dévié en valgus et tourné en pronation, au point que l’ongle finit par regarder vers l’intérieur du pied7.

Une radiographie peut être ensuite utile, mais à une condition qui compte : elle doit être prise en mise en charge, c’est-à-dire debout, en appui. Couché, le pied ne montre pas la déformation réelle. On y mesure l’angle de l’hallux valgus, considéré comme anormal au-delà de 15 degrés7, selon une méthode standardisée par un comité de l’American Orthopaedic Foot & Ankle Society8.

Une précision d’honnêteté, parce qu’elle change la façon de lire un rapport : il n’existe pas de classification universellement acceptée de la sévérité. Une revue de 2024 des systèmes en usage conclut qu’aucun standard n’a pu être défini9. Les seuils « léger, modéré, sévère » qu’on voit circuler sont donc des repères de travail, pas une vérité gravée.

L’examen inclut enfin une vérification neurovasculaire, justement pour évaluer l’atteinte du nerf dont on vient de parler.

Les traitements : ce que les orthèses peuvent (et ne peuvent pas) faire

C’est ici que la rigueur scientifique change vraiment le discours, et nous tenons à être honnêtes là-dessus. Le traitement commence toujours par des mesures conservatrices : éducation, modification des chaussures, coussinets et dispositifs de positionnement, ajustement des activités3.

Les chaussures d’abord

La première ligne, c’est le soulier. Des chaussures à bout large, avec une empeigne souple, réduisent la pression et la friction sur l’éminence médiale; les talons hauts sont à éviter5. Comme pour le névrome de Morton, on revient à une vérité simple : une chaussure qui comprime aggrave le problème.

Les orthèses : la nuance essentielle

Les orthèses et dispositifs (séparateurs d’orteils, attelles, orthèses plantaires) ont un rôle réel. Mais il faut être précis sur ce qu’on peut en attendre.

La méta-analyse la plus complète sur les traitements non chirurgicaux conclut que le niveau de certitude est faible dans l’ensemble, et qu’une réduction de la douleur paraît plus probable qu’une amélioration de l’angle de la déformation10. La ligne directrice allemande sur l’hallux valgus va dans le même sens : elle énonce qu’un traitement conservateur orienté sur la cause n’est pas possible, et qu’il faut viser un traitement symptomatique adapté au tableau clinique11.

Il faut dire les choses comme elles sont, dans les deux sens. Ce n’est pas une preuve que les orthèses ne fonctionnent pas : c’est un manque de preuves de qualité suffisante pour affirmer qu’elles corrigent.

Une méta-analyse en réseau de 2021 classe d’ailleurs la combinaison exercices et séparateurs d’orteils parmi les approches les plus prometteuses pour agir sur l’angle12, mais il s’agit de probabilités de classement calculées à partir de onze petits essais, pas d’effets démontrés. Les données actuelles ne permettent pas de trancher.

Traduit simplement : une orthèse peut réduire votre douleur et améliorer votre confort, et c’est déjà précieux. Mais on ne peut pas vous promettre qu’elle fera disparaître la bosse ni qu’elle replacera l’orteil de façon permanente. Vous méritez de le savoir avant d’investir, plutôt que d’espérer une correction qui pourrait ne pas venir. Gérer la douleur est un objectif légitime en soi; il est simplement important de ne pas confondre soulagement et correction.

La thérapie manuelle et les exercices

Ils ont aussi leur place. La même méta-analyse en réseau a trouvé que la mobilisation et la manipulation peuvent améliorer la douleur et la fonction à court terme12. Là encore, ce sont des résultats issus de petits essais : des pistes sérieuses, pas des certitudes. C’est un terrain où l’expertise en thérapie manuelle podiatrique apporte une valeur concrète, à condition d’annoncer honnêtement ce qu’on vise, soit le confort et la fonction.

Et la chirurgie?

Elle est réservée aux cas où les mesures conservatrices ont échoué et où la douleur ou la difficulté à se chausser persiste3. C’est la seule option qui corrige réellement la déformation osseuse.

Ce qu’on en sait mérite d’être dit avec la même précision que le reste. Une revue systématique a comparé chirurgie et orthèses : la chirurgie faisait mieux sur la douleur à douze mois, mais cette comparaison repose sur un seul essai13.

Un détail important, qui boucle la boucle avec le nerf : ce même nerf cutané dorsal médial est directement exposé pendant la chirurgie de l’hallux valgus, et sa lésion fait partie des complications à prévenir14. Son trajet se déplace d’ailleurs mesurablement selon la sévérité de la déformation4, et il n’est pas toujours là où on l’attend. C’est une raison de plus pour qu’une évaluation précise précède toute décision.

Chez Destal Podiatrie, on évalue, on accompagne la décision, et on oriente vers le bon chirurgien au bon moment.

Questions fréquentes

Non, et c’est important de le dire clairement. Les données actuelles indiquent qu’un soulagement de la douleur est plus plausible qu’une correction de la déformation, et le niveau de certitude reste faible. Une orthèse peut rendre la marche plus confortable, ce qui est déjà beaucoup, mais elle ne remplace pas une correction.

Tout à fait, et c’est mesuré. Une étude a montré que la perte de sensation dans le gros orteil ne suit pas la taille de la déformation : une petite bosse peut s’accompagner d’une atteinte nerveuse marquée. La taille de la bosse ne détermine donc pas la douleur, et une évaluation vaut mieux qu’une comparaison à l’œil.

L’hallux valgus est une déformation progressive, mais son évolution varie beaucoup d’une personne à l’autre, et aucune étude n’a solidement mesuré ce qui la ralentit. De bonnes chaussures et une prise en charge précoce aident à gérer les symptômes et le confort. Une évaluation permet de situer où vous en êtes et d’agir en conséquence.

Comprendre d’où vient vraiment votre douleur, c’est le premier pas vers le bon traitement. Découvrez notre approche des orthèses plantaires, ou prenez rendez-vous directement, sans référence médicale, puisque le podiatre est un professionnel de première ligne.


Références

1. Nix S, Smith M, Vicenzino B. Prevalence of hallux valgus in the general population: a systematic review and meta-analysis. J Foot Ankle Res 2010;3:21. doi.org/10.1186/1757-1146-3-21

2. Cai Y, Song Y, He M, He W, Zhong X, Wen H, Wei Q. Global prevalence and incidence of hallux valgus: a systematic review and meta-analysis. J Foot Ankle Res 2023;16(1):63. PubMed 37726760

3. Ray JJ, Friedmann AJ, Hanselman AE, Vaida J, Dayton PD, Hatch DJ, Smith B, Santrock RD. Hallux Valgus. Foot Ankle Orthop 2019;4(2):2473011419838500. PubMed 35097321

4. Soares S, Campos G, Mota Gomes T, Medeiros F, Martin Oliva X. Anatomy of the Dorsomedial Cutaneous Nerve to Hallux and Surgical Implications According to the Severity of Hallux Valgus Deformity: A Cadaveric Study. J Foot Ankle Surg 2021;60(5):968-972. PubMed 34001447

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13. Klugarova J, Hood V, Bath-Hextall F, Klugar M, Mareckova J, Kelnarova Z. Effectiveness of surgery for adults with hallux valgus deformity: a systematic review. JBI Database System Rev Implement Rep 2017;15(6):1671-1710. PubMed 28628523

14. Chanzy P, Yvinou A, Pascal-Moussellard H, Marie-Hardy L, Rougereau G. Sensory Nerves at Risk During Hallux Valgus Surgery: Anatomical Insights and Preventive Strategies: A Systematic Review. Foot Ankle Orthop 2026;11(2):24730114261451225. PubMed 42261317

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