Ma cheville reste douloureuse des mois après mon entorse : est-ce normal?
07 mai 2026
Rédigé par Dr Olivier Parent, podiatre · Mis à jour le 7 mai 2026 · Temps de lecture : environ 5 minutes
Non, ce n’est pas une fatalité, mais c’est fréquent : 40 % des personnes suivies dans une cohorte publiée dans l’American Journal of Sports Medicine (2016) ont développé une instabilité chronique dans l’année suivant leur première entorse 1. Souvent, la cheville n’est plus vraiment le problème : la douleur s’entretient parce qu’une articulation est restée mal alignée après le traumatisme. On pense au syndrome du cuboïde, ce petit os du bord du pied qui se déplace. Mais l’expérience clinique montre une chose : le cuboïde ne se déplace presque jamais seul. Tant qu’on ne corrige pas l’ensemble, la douleur tend à revenir.
Pourquoi une entorse « guérie » peut-elle continuer à faire mal?
Une entorse de cheville, ce n’est pas qu’un ligament étiré… C’est un traumatisme qui secoue toute la mécanique du pied et de la cheville. Les ligaments, eux, finissent souvent par bien se rétablir, à moins qu’il y ait eu rupture complète. Mais le mouvement, lui, ne revient pas toujours comme avant : une articulation peut rester légèrement bloquée et limitée. Le pied compense ce manque de mouvement, et la douleur s’entretient toute seule.
Les chiffres le confirment : dans une revue systématique de l’American Journal of Medicine (2008), les études recensées rapportaient de 5 % à une personne sur trois ayant encore mal un an après l’entorse, et jusqu’à 34 % ayant subi une nouvelle entorse dans les trois ans 2. Une cheville qui fait encore mal des mois plus tard, ce n’est donc pas rare, et ce n’est surtout pas « dans votre tête ».
Et si ce n’était pas seulement votre cheville, mais votre cuboïde?
Le cuboïde est un petit os situé sur le bord externe du milieu du pied. Lors d’une entorse en inversion (le pied qui se tord vers l’intérieur), un muscle, le long fibulaire, se contracte de façon réflexe et vient tirer sur cet os. Le cuboïde peut alors glisser légèrement hors de son alignement. C’est ce qu’on appelle le syndrome du cuboïde, ou subluxation du cuboïde 3.
Beaucoup de cliniciens connaissent ce syndrome et le traitent. Pourtant, la douleur revient souvent. Pourquoi? Parce que replacer le cuboïde sans regarder le reste, c’est traiter une conséquence, pas la cause. Et comme les variations normales d’anatomie du bord externe du pied sont fréquentes, un déplacement est difficile à confirmer à la radiographie : le diagnostic est clinique, il faut savoir le chercher 3.
Le syndrome du cuboïde peut faire suite à une entorse en flexion plantaire et inversion 4, mais il peut aussi s’installer progressivement, sans blessure marquante. Une revue de la littérature publiée dans Sports Health (2011) le rapporte chez 6,7 % des patients ayant subi une entorse de ce type 3. C’est une cause souvent mal diagnostiquée de douleur persistante du bord externe du pied 3. Et quand la douleur persiste malgré les traitements, il faut chercher plus loin.
Pourquoi le cuboïde ne se déplace-t-il presque jamais seul?
Voici ce que des années de pratique apprennent, et que la recherche commence à confirmer. Quand le cuboïde se déplace lors d’une inversion forcée, il y a presque toujours une autre articulation impliquée en amont : la subtalaire. C’est l’articulation située juste sous la cheville, entre l’os de la cheville (le talus) et l’os du talon (le calcanéum). La littérature va dans le même sens : une étude publiée dans Medicine & Science in Sports & Exercise (1999) a montré qu’une entorse latérale peut laisser un relâchement ligamentaire à la cheville, et souvent aussi à la subtalaire juste en dessous 5. Une revue « Current Concepts » de 2021 reconnaît pour sa part que l’instabilité subtalaire est souvent mal diagnostiquée, ses symptômes se confondant avec ceux de la cheville 6.
L’image est simple : si la subtalaire reste coincée en position d’inversion, elle maintient une force qui pousse constamment le cuboïde à se déplacer. Replacer seulement le cuboïde, c’est éteindre une alarme sans régler ce qui la déclenche. La douleur revient, parce que la vraie source est restée en place.
C’est pourquoi, en pratique, lorsqu’on corrige le désalignement de la subtalaire, on sent souvent le cuboïde reprendre sa place en même temps. Et une subtalaire subluxée n’affecte pas que le cuboïde : d’autres articulations voisines peuvent être touchées en cascade. D’où l’importance d’une évaluation complète, capable de voir le portrait d’ensemble et pas seulement le symptôme le plus visible. Négliger l’instabilité subtalaire peut d’ailleurs mener à l’échec du traitement, qu’il soit conservateur ou chirurgical 6.
Chez Destal podiatrie, ce type de raisonnement est au cœur du travail du Dr Olivier Parent, podiatre propriétaire de la clinique. Il pratique la thérapie manuelle depuis la fin de ses études en 2008 : formé auprès du Dr Michel Joubert, podiatre, il a aussi suivi l’Active Release Technique et les séminaires du podiatre australien Ted Jedynak. Avec le Dr Marc-André Héroux, podiatre, il a créé le cours de thérapie manuelle podiatrique suivi par plusieurs podiatres du Québec. Sa lecture du pied ne s’arrête donc jamais au symptôme le plus évident.
Quand devrais-je consulter pour une cheville qui traîne?
La règle est simple : une cheville qui fait encore mal plus de quelques semaines après l’entorse mérite une évaluation, surtout si la douleur a changé de place, si elle revient à la marche ou au sport, ou si vous avez l’impression que « ça ne se replace jamais vraiment ». Quand les raideurs laissées par l’entorse ne sont pas corrigées, le corps trouve d’autres façons de bouger pour les contourner, et ces façons de bouger finissent par s’installer 7. Une entorse mal résorbée peut ainsi évoluer vers une instabilité chronique de la cheville 1.
La bonne nouvelle : ces blocages se traitent. Le guide de pratique clinique de l’American Physical Therapy Association sur les entorses de la cheville (2021) accorde à la thérapie manuelle son grade A, sa plus forte recommandation, autant en phase aiguë que pour l’instabilité chronique 8. Et une méta-analyse de 2025, qui regroupe 10 études et 419 patients, suggère que la mobilisation avec mouvement réduit la douleur et améliore la mobilité de la cheville, même si les auteurs jugent eux-mêmes la qualité des preuves encore faible 9.
Une phrase qu’on entend souvent en consultation est étonnamment révélatrice. Quand un patient dit : « j’aimerais tellement que mon pied craque, j’ai l’impression que ça me soulagerait », c’est très souvent le signe d’une articulation bloquée qui demande à être replacée. Si cette phrase vous ressemble, c’est le moment d’appeler. Votre pied vous envoie un message assez clair.
Questions fréquentes
Une entorse légère à modérée s’améliore souvent en quelques semaines. Au-delà, si la douleur persiste ou réapparaît, ce n’est pas forcément que la cheville guérit mal : c’est peut-être qu’une autre cause, un cuboïde déplacé ou une subtalaire bloquée, entretient le problème. Une évaluation est alors justifiée.
Généralement non. Les variations normales d’anatomie du bord externe du pied sont fréquentes, ce qui rend un déplacement difficile à confirmer à l’image : c’est un diagnostic clinique, qui repose sur l’histoire de la blessure et un examen précis du pied. La radiographie garde une utilité, par contre, celle d’écarter une fracture 3. Même constat pour la subtalaire : une revue systématique de 42 études, dont 23 portant sur l’imagerie, conclut que les techniques actuelles ne permettent pas de prédire de façon fiable une instabilité subtalaire 10. C’est pourquoi ces causes sont si souvent manquées.
Non. Au Québec, le podiatre est un professionnel de première ligne : vous pouvez prendre rendez-vous directement, sans référence médicale, pour faire évaluer une cheville ou un pied qui ne guérit pas.
Une cheville qui traîne des mois après une entorse mérite qu’on en cherche la vraie cause, pas seulement qu’on l’immobilise encore. Découvrez notre approche en thérapie manuelle et en douleurs du pied et de la cheville, ou prenez rendez-vous directement : parfois, le traitement de vos pieds se retrouve entre de bonnes mains.
Références
1. Doherty C, Bleakley C, Hertel J, Caulfield B, Ryan J, Delahunt E. Recovery from a first-time lateral ankle sprain and the predictors of chronic ankle instability: a prospective cohort analysis. Am J Sports Med 2016;44(4):995-1003. PubMed 26912285
2. van Rijn RM, van Os AG, Bernsen RM, Luijsterburg PA, Koes BW, Bierma-Zeinstra SM. What is the clinical course of acute ankle sprains? A systematic literature review. Am J Med 2008;121(4):324-331.e6. PubMed 18374692
3. Durall CJ. Examination and treatment of cuboid syndrome: a literature review. Sports Health 2011;3(6):514-519. PubMed 23016051
4. Jennings J, Davies GJ. Treatment of cuboid syndrome secondary to lateral ankle sprains: a case series. J Orthop Sports Phys Ther 2005;35(7):409-415. PubMed 16108581
5. Hertel J, Denegar CR, Monroe MM, Stokes WL. Talocrural and subtalar joint instability after lateral ankle sprain. Med Sci Sports Exerc 1999;31(11):1501-1508. PubMed 10589849
6. Pereira BS, Andrade R, Espregueira-Mendes J, Casaroli Marano RP, Martin Oliva X, Karlsson J. Current concepts on subtalar instability. Orthop J Sports Med 2021;9(8):23259671211021352. doi.org/10.1177/23259671211021352
7. Hertel J, Corbett RO. An updated model of chronic ankle instability. J Athl Train 2019;54(6):572-588. PubMed 31162943
8. Martin RL, Davenport TE, Fraser JJ, Sawdon-Bea J, Carcia CR, Carroll LA, Kivlan BR, Carreira D. Ankle stability and movement coordination impairments: lateral ankle ligament sprains revision 2021. Clinical practice guidelines linked to the International Classification of Functioning, Disability and Health. J Orthop Sports Phys Ther 2021;51(4):CPG1-CPG80. PubMed 33789434
9. ElMeligie MM, Abdeen HA, Atef H, Marques-Sule E, Karkosha RN. The effectiveness of Mulligan mobilization with movement (MWM) on outcomes of patients with ankle sprain: a systematic review and meta-analysis. BMC Sports Sci Med Rehabil 2025;17:105. doi.org/10.1186/s13102-025-01121-6
10. Krähenbühl N, Weinberg MW, Davidson NP, Mills MK, Hintermann B, Saltzman CL, Barg A. Currently used imaging options cannot accurately predict subtalar joint instability. Knee Surg Sports Traumatol Arthrosc 2019;27(9):2818-2830. doi.org/10.1007/s00167-018-5232-8
