Choisir de bonnes chaussures : le guide qu’un podiatre voudrait que vous lisiez
25 septembre 2026
Rédigé par Dr Olivier Parent, podiatre · Mis à jour le 25 septembre 2026 · Temps de lecture : environ 8 minutes
Dans un magasin de chaussures, chaque modèle promet quelque chose : du soutien, de l’amorti, de la stabilité. La recherche, elle, est beaucoup moins unanime que les étiquettes. Ce guide vous donne d’abord des repères concrets pour l’essayage. Il résume ensuite ce que les études appuient sur l’ajustement, ce qu’elles laissent en suspens sur le soutien, la hauteur du talon et le minimalisme, et dans quelles situations le chaussage cesse d’être une affaire de confort.
Comment bien essayer une chaussure?
Les repères qui suivent viennent de la pratique clinique et des études sur l’ajustement. Ils aident à juger une chaussure sur un pied donné; ils ne garantissent rien.
- La longueur, mesurée debout, sur les deux pieds. Un pied est souvent plus grand que l’autre, et c’est lui qui décide de la pointure. Comptez au moins 10 mm entre l’orteil le plus long et le bout de la chaussure : les études sur l’ajustement retiennent 10 à 20 mm chez l’adulte et 10 à 12 mm chez l’enfant.1, 2
- La largeur, à l’endroit le plus large de l’avant-pied. Si le pied déborde de la semelle quand vous êtes debout, la chaussure est trop étroite, peu importe la pointure inscrite.
- La profondeur, surtout avec des orteils en marteau ou un oignon.
- Une attache : lacet, velcro ou boucle. Une chaussure qui tient sans attache doit serrer quelque part pour tenir. Pour une sandale, ça veut dire une bride au talon.
- Une semelle intérieure amovible, et l’essayage avec les bas que vous porterez et, s’il y a lieu, vos orthèses.
- Trois choses à regarder, sans en faire des règles : où la chaussure plie, si elle se tord facilement, et si la partie qui entoure le talon, le contrefort, garde sa forme. Un outil d’évaluation standardisé décrit ces caractéristiques de façon fiable, sans démontrer que les mêmes réglages conviennent à tout le monde ni qu’ils préviennent les blessures.3 La bonne réponse dépend de l’activité et du pied : une semelle en berceau ne plie volontairement pas sous les orteils, une chaussure minimaliste se tord volontairement.
- Une chaussure choisie pour l’activité réelle, pas pour l’image de l’activité.
- Le confort dès l’essayage. Une chaussure ne se casse pas au point de changer de pointure.
L’ajustement est un point de départ concret. Quant aux conseils d’usage, comme essayer ses chaussures en fin de journée, les sources présentées ici n’en démontrent pas l’effet : ils relèvent de la convention clinique.
Ce que les études disent de l’ajustement
Une revue de la littérature publiée en 2018, appuyée sur une recherche systématique, a rassemblé 18 études. Entre 63 et 72 % des participants portaient des chaussures qui n’accommodaient pas la largeur ou la longueur de leur pied.1 Les auteurs y associent des déformations des orteils, des cors et des callosités, et une douleur liée aux chaussures trop serrées. Chez des personnes âgées diabétiques, celles qui avaient un ulcère du pied étaient jusqu’à cinq fois plus susceptibles de porter des chaussures mal ajustées.1
Chez les enfants, une étude autrichienne a mesuré les pieds et l’intérieur des chaussures de plus de 800 enfants d’âge préscolaire : 88,8 % portaient des chaussures d’intérieur trop courtes, et 69,4 % des chaussures d’extérieur trop courtes. Plus la chaussure était courte, plus l’angle du gros orteil était dévié.2
La largeur, elle, passe plus souvent inaperçue. Chez 67 femmes suivies en podiatrie, celles de plus de 61 ans qui préféraient les chaussures sans attache portaient des chaussures nettement plus étroites que leurs pieds, et cet écart allait de pair avec la présence d’un hallux valgus.4
Ces travaux reposent principalement sur des données observationnelles : ils montrent des associations, sans établir à eux seuls un lien de causalité. Mais ils pointent tous dans la même direction, et les auteurs de la revue de 2018 en tirent deux recommandations : mieux enseigner l’ajustement, et offrir un plus grand choix de largeurs.1
Soutien, hauteur du talon, minimalisme : ce que la recherche laisse en suspens
Le chaussage est difficile à étudier. Quand on teste un comprimé, le groupe témoin en reçoit un identique et personne ne sait qui a eu quoi. Avec des chaussures, c’est impossible : le coureur voit et sent ce qu’il porte, et ses attentes peuvent influencer ce qu’il rapporte. La définition d’une blessure change aussi d’une étude à l’autre, et deux équipes n’appellent pas « minimaliste » la même chaussure. La revue Cochrane de 2022 sur les chaussures de course en donne la mesure : 12 essais, 11 240 participants et, pour la plupart des comparaisons, une certitude faible ou très faible.5 Le détail est à la fin de cet article. Ce qu’il faut retenir : « peu ou pas de différence, faible certitude » ne veut pas dire que ça ne change rien. Ça veut dire que les données disponibles ne permettent pas de conclure avec suffisamment de confiance.
Le soutien
Chez 164 personnes souffrant d’arthrose du compartiment interne du genou, modérée à sévère, les chercheurs s’attendaient à ce que des chaussures plates et souples soulagent mieux que des chaussures fermes et soutenantes. Contrairement à l’hypothèse de départ, ce sont les chaussures fermes et soutenantes qui ont le plus réduit la douleur à la marche : 1,1 point sur une échelle de 0 à 10, sans différence sur la fonction, et avec moins d’effets indésirables (15 % contre 32 %).6 Une différence modeste, mais dans le sens inattendu.
Le drop
La différence de hauteur entre le talon et l’avant de la chaussure, ce que les coureurs appellent le drop, est un autre exemple. Chez 553 coureurs, un drop de 0, 6 ou 10 mm n’a rien changé au risque de blessure dans l’ensemble. Les analyses par sous-groupes suggèrent un effet différent selon que le coureur est occasionnel ou régulier, mais un sous-groupe est une piste, pas une conclusion.7
Le minimalisme
Dans la revue Cochrane, la comparaison entre chaussures neutres et minimalistes penche légèrement en défaveur des minimalistes, sans conclure.5 Dans un essai qui a suivi 36 coureurs récréatifs par résonance magnétique, une transition graduelle sur dix semaines vers une chaussure minimaliste à cinq orteils a augmenté les signes de stress osseux à l’IRM chez certains coureurs, 10 sur 19, significativement plus que dans le groupe resté en chaussures habituelles.8 Une anomalie à l’IRM ne correspond pas automatiquement à une blessure avec symptômes, mais c’est le signal qu’on cherche à éviter. Le rythme d’une transition et les facteurs de risque, comme une sensibilité diminuée, une fracture de fatigue antérieure ou une ostéoporose, s’évaluent au cas par cas.
Trois idées reçues à nuancer
« Il faut choisir sa chaussure selon son type de pied »
C’est la comparaison la mieux établie de la revue Cochrane, la seule dont la certitude est jugée modérée : pour prévenir les blessures à la course, choisir la chaussure selon la posture du pied ne change probablement rien, ou presque. Les trois essais portaient sur des recrues militaires, et les résultats pourraient différer chez un coureur récréatif.5 Une revue publiée en 2009 arrivait déjà au même constat : aucune étude originale ne soutenait cette pratique.9 Une chaussure conseillée pour un pied qui fait déjà mal est une autre question, que ces essais n’ont pas testée.
« Plus on est lourd, plus il faut d’amorti »
Un essai randomisé mené auprès de 848 coureurs a trouvé un risque de blessure plus élevé avec le modèle le plus ferme, mais n’a démontré cet effet protecteur de l’amorti que chez les coureurs les plus légers. Chez les plus lourds, la tendance allait dans le même sens, sans être concluante.10 L’essai n’appuie donc pas la croyance, sans prouver son contraire.
« Si je me sens plus stable, c’est que je le suis »
Chez 20 femmes de 66 à 82 ans, on a comparé en laboratoire une chaussure de soutien conçue pour améliorer l’équilibre à une chaussure minimaliste. Les mesures n’ont pas montré de différence statistiquement significative sur l’équilibre debout ni sur la stabilité à la marche; pourtant, 18 femmes sur 20 se sentaient plus stables dans la chaussure de soutien.11 C’est une petite étude, présentée par ses auteurs comme préliminaire. Se sentir plus stable ne suffit pas à démontrer une amélioration de l’équilibre.
Quand le chaussage cesse d’être une question de confort
Pour une personne diabétique, une chaussure mal ajustée n’est plus un inconfort. Les lignes directrices canadiennes en soins du pied recommandent que les personnes à haut risque d’ulcère reçoivent de l’enseignement sur les soins des pieds et des chaussures ajustées professionnellement.12 Cette recommandation porte la cote D, consensus : elle repose sur l’accord des cliniciens plutôt que sur des essais.12 Elle demeure la meilleure conduite connue, et l’association observée entre ulcères et chaussures mal ajustées chez des personnes âgées diabétiques va dans le même sens.1
La même vigilance vaut quand la sensibilité du pied est diminuée, quand une arthrite inflammatoire ou une déformation change la forme du pied, et chez l’enfant qui grandit vite.
Un mot sur la maison, parce qu’au Québec on se déchausse à la porte. Chez 176 personnes âgées suivies pendant un an, celles qui étaient tombées à l’intérieur étaient nettement plus susceptibles de circuler pieds nus ou en bas, alors qu’aucune caractéristique de leurs chaussures ne distinguait celles qui tombaient de celles qui ne tombaient pas.13 Pour une personne à risque de chute, une chaussure d’intérieur fermée et attachée vaut mieux que des bas.
Quand consulter
Une chaussure ne modifie pas durablement la structure d’un pied. Elle peut changer la façon dont il bouge pendant qu’on la porte, soulager ou aggraver une douleur, ou ne rien changer du tout. L’ajustement reste un repère essentiel; pour prévenir les blessures à la course, la supériorité d’une catégorie de chaussures demeure incertaine. La vraie question n’est donc pas « quelle est la meilleure chaussure », mais « quelle chaussure convient à ce pied-là, pour cette activité-là ».
C’est ce que regarde une évaluation biomécanique : la forme du pied, sa mobilité, la façon dont il se comporte à la marche, et ce que vous lui demandez chaque jour. C’est aussi ce qui permet de déterminer si des orthèses plantaires ont un rôle à jouer, ou si un changement de chaussage suffit à améliorer les choses.
Si une douleur revient toujours au même endroit, si elle change quand vous changez de chaussures, ou si vous avez éliminé les modèles les uns après les autres sans résultat, ça vaut la peine d’être évalué.
Pour aller plus loin : les six comparaisons de la revue Cochrane
Douze essais, 11 240 participants, chaussures de course, adultes.5
- Neutres et amorties contre minimalistes : peu ou pas de différence sur le nombre de coureurs blessés, faible certitude.
- Semelle intermédiaire souple contre dure : peu ou pas de différence, faible certitude.
- Contrôle du mouvement contre neutres et amorties : incertain, très faible certitude.
- Stabilité contre neutres et amorties : incertain, très faible certitude, un seul essai de 57 personnes.
- Contrôle du mouvement contre stabilité : plus de coureurs blessés avec le contrôle du mouvement, un seul essai de 56 personnes, très faible certitude.
- Chaussures choisies selon la posture du pied : probablement peu ou pas de différence, certitude modérée, trois essais chez des recrues militaires.
La seule comparaison statistiquement significative repose sur un essai de 56 personnes : une étude de cette taille apporte une information, mais ne suffit pas à une conclusion solide.5
Questions fréquentes
Il n’existe pas de kilométrage ni de durée qui fasse consensus dans la littérature. Les repères utiles sont observables : une semelle usée de façon asymétrique, un talon qui s’affaisse quand on regarde la chaussure par derrière, un avant-pied déformé, ou des douleurs qui reviennent sans que rien d’autre ait changé.
Ça dépend du contexte, et les études ne pointent pas toutes dans la même direction. Chez des personnes souffrant d’arthrose du genou, un essai randomisé a montré que des chaussures fermes et soutenantes réduisaient un peu plus la douleur à la marche que des chaussures plates et souples, d’environ un point sur une échelle de 0 à 10. Chez des coureurs, une revue Cochrane ne permet pas de conclure qu’un type de chaussure prévient mieux les blessures qu’un autre.
Le point le plus documenté chez l’enfant n’est pas le type de chaussure, c’est la longueur. Dans une étude portant sur des enfants d’âge préscolaire, la grande majorité portait des chaussures trop courtes, et plus la chaussure était courte, plus le gros orteil était dévié. D’où un conseil simple : mesurer le pied régulièrement, plutôt que de chercher le bon modèle.
Une chaussure avec une semelle intérieure amovible, pour que l’orthèse prenne sa place sans réduire l’espace du pied; assez de profondeur pour que le dessus ne comprime pas; un contrefort ferme au talon; et une attache, parce qu’une orthèse dans une chaussure qui ne tient pas glisse avec elle. Apportez vos orthèses à l’essayage. Ces repères viennent de la pratique clinique, pas d’un essai comparatif.
L’ajustement cesse d’être une question de confort. Les lignes directrices canadiennes recommandent, pour les personnes à haut risque d’ulcère, de l’enseignement sur les soins des pieds et des chaussures ajustées professionnellement. Une revue de la littérature a par ailleurs observé, chez des personnes âgées diabétiques, que celles qui avaient un ulcère du pied étaient jusqu’à cinq fois plus susceptibles de porter des chaussures mal ajustées.
Une douleur qui revient toujours au même endroit? Nos podiatres évaluent la mécanique du pied, le chaussage et l’activité réelle avant de proposer quoi que ce soit. Quatre podiatres au Complexe Santé Sainte-Foy, 1620 avenue Jules-Verne, local 401. Sans référence médicale.
Références
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